Oui au changement – Manifeste des Intellectuels pour la souveraineté

OUI AU CHANGEMENT – Manifeste des Intellectuels pour la souveraineté
21 juin 1995

100 intellectuels québécois signent ce manifeste préparé par: Jocelyne Couture, Pierre Gendron, Guy Lachapelle, Jacques-Yvan Morin, Kai Nielson, Guy Rocher, Michel Sarra-Bournet, Mathieu-Robert Sauvé, Michel Seymour, Geneviève Sicotte, Daniel Turp, Jules Pascal Venne

Les « affaires de la cité » doivent susciter l’intérêt de tous les citoyens et de toutes les citoyennes, mais elles sollicitent en particulier les intellectuels. Cela est d’autant plus vrai que ceux-ci ont joué un rôle déterminant dans le développement du Québec contemporain, rôle auquel ils ne doivent pas renoncer au moment où le peuple est invité à prendre des décisions majeures sur son avenir collectif. Les intellectuels ne doivent pas démissionner de l’esprit de liberté qui est leur bien le plus précieux. Ils négligeraient leurs responsabilités s’ils prétendaient que leur désengagement équivaut à une garantie de sérieux et d’objectivité, et s’ils s’abstenaient d’intervenir sur la place publique. Il arrive un temps où ne rien faire et ne rien dire, c’est en fait entériner le statu quo.

Il faut, comme le suggérait naguère un intellectuel québécois, prendre la « ligne du risque » [1]. Le conformisme, la torpeur et l’inertie qui règnent doivent être surmontés. Les intellectuels ont la responsabilité de prendre la parole dans les moments cruciaux de l’histoire. Ils peuvent articuler, préciser et clarifier les idées que leurs concitoyens sentent intuitivement. Dans le cas présent, ils peuvent offrir des arguments nouveaux pour faire la souveraineté. Voilà pourquoi il nous semble nécessaire d’intervenir dans le débat référendaire, et de manifester notre appui à la souveraineté du Québec.

Plusieurs considèrent que tout a été dit sur le sujet, et que les citoyens du Québec n’ont plus qu’à attendre l’automne pour cocher OUI ou NON. Mais la réalité est plus complexe. La question des nations est en ce moment au coeur de tous les débats partout à travers le monde. Les solutions concrètes que divers pays apportent à leurs problèmes, tout comme les recherches théoriques qui foisonnent à ce sujet en droit, en philosophie, en histoire, en science politique et en études culturelles, peuvent et doivent alimenter notre réflexion. C’est dans cette optique que notre groupe comprend des gens des milieux de la recherche, de l’enseignement et de la culture. Notre groupe est structuré comme un réseau de réseaux, où chacun agit selon sa spécialité et en son nom propre, tout en reconnaissant la nécessité de l’engagement commun et de l’action concertée. Au cours de la campagne référendaire qui s’amorce, nous ferons valoir en détail plusieurs arguments en faveur de la souveraineté. Voici un bref aperçu des questions que nous aborderons.

HUIT ARGUMENTS POUR LA SOUVERAINETÉ

1) L’argument identitaire

Les Québécois et les Québécoises forment un peuple. Il n’est pas dit que tout peuple doive se doter d’un État souverain, et les Québécois ont d’ailleurs tenté pendant longtemps de fonctionner dans le cadre fédératif canadien. Mais le Canada refuse de reconnaître au Québec le statut de peuple fondateur et de lui donner les outils devant lui permettre de se développer pleinement. Il faut prendre acte de cette incapacité du Canada à se penser comme un État multinational. Il faut cesser de rêver en croyant qu’une négociation constitutionnelle demeure possible. Il est temps pour les citoyens du Québec de se doter d’un État à leur image. Cet État, qui se voudra inclusif de tous les citoyens qui le désireront, sera fondé sur la territorialité et sur la langue commune, reconnaîtra ses nations autochtones et sa minorité nationale anglophone, et continuera à offrir aux immigrants un projet intégrateur qui les respecte en en faisant des citoyens à part entière.

2) L’argument linguistique

Parce qu’une charte des droits d’inspiration individualiste s’y trouve enchâssée, la constitution canadienne permet que soient contestées devant les tribunaux les lois du gouvernement du Québec. Les lois linguistiques québécoises ont été contraintes par cette situation. La souveraineté permettra de confier à un gouvernement représentatif la responsabilité de la promotion et de la protection du français. Nous pourrons ainsi nous doter des lois que nous jugeons nécessaires, et cela en tout respect des droits des individus et des communautés francophones et anglophones. La survie du fait français est aujourd’hui acquise au Québec. En nous donnant les outils pour maîtriser tous les aspects du dossier linguistique, nous pourrons améliorer encore la capacité de vivre ensemble de tous les citoyens du Québec.

3) L’argument culturel

Malgré qu’il soit un petit peuple, le Québec compte des créateurs qui ont fait leur marque dans le monde entier. Or, pour que des gens continuent à vouloir consacrer leur vie à la culture, le climat doit être propice. Il faut d’abord que les gouvernements tout autant que les entreprises cessent de considérer le financement de la culture comme un geste de charité. Mais il faut aussi ne jamais oublier que la culture va au-delà de l’économique. La culture fournit des ancrages symboliques vitaux, elle contribue à développer et à nourrir l’imaginaire d’une communauté. Pour qu’elle puisse faire tout cela, il lui faut cependant pouvoir se déployer dans un espace de liberté. Cet espace, il peut être offert entre autres par une communauté qui se sent assez sûre d’elle-même pour aimer les créateurs qui la dérangent.

4) L’argument de la solidarité

En se donnant un pays, les Québécois et les Québécoises poseront les bases d’une solidarité réelle qui favorisera la compréhension entre les citoyens malgré leurs intérêts parfois divergents. La solidarité fait en sorte que les individus aperçoivent autre chose que leur intérêt individuel, et les amène à accepter de faire leur part. Cette solidarité nationale n’est pas qu’un mot d’ordre idéaliste : elle entraîne des répercussions économiques et sociales déterminantes. De l’avis de tous, les problèmes économiques et sociaux les plus graves au Québec sont le chômage, la pauvreté des femmes, le décrochage scolaire, l’insertion des jeunes sur le marché du travail, le maintien des programmes sociaux, le déficit et la dette. Les solutions à ces problèmes demandent que les différents acteurs sociaux se concertent, mais aussi que chacun, individu ou entreprise, accepte d’y mettre du sien. En ce sens, la décision de se doter d’un État souverain constitue en soi un projet de société, puisqu’elle manifeste concrètement la solidarité des citoyens et leur désir de travailler à l’établissement d’une société plus juste.

5) L’argument de la légitimité politique

Ce n’est que s’il est pleinement légitime qu’un gouvernement possède la marge de manœuvre nécessaire pour gérer les questions sociales difficiles et les problèmes économiques comme les déficits, les dettes et les récessions. Si le gouvernement fédéral avait été fondé sur des solidarités réelles plutôt que sur un concept abstrait de la nation canadienne, il aurait eu suffisamment de légitimité pour amorcer dès les années 70 les restrictions budgétaires minimales qui s’imposaient dans les programmes sociaux. Au lieu de cela, et parce qu’il ne possédait pas dans les faits la légitimité requise, il a sombré dans l’électoralisme, cédant aux exigences parfois indues des électeurs, aux groupes de pression divers, aux lobbys des entreprises et aux investisseurs étrangers. La souveraineté du Québec confèrera une plus grande légitimité au pouvoir politique québécois, puisque celui-ci sera l’expression d’une communauté qui se sera dotée d’un projet commun.

6) L’argument de la décentralisation

Dans les dernières années, la décentralisation est devenue le mot d’ordre de l’efficacité organisationnelle. Dans la perspective de la souveraineté du Québec, la décentralisation s’effectuera au profit des pouvoirs régionaux qui sont placés à proximité de l’activité économique. À court terme, la décentralisation des appareils gouvernementaux entraînera des épargnes à cause de l’élimination des dédoublements. À plus long terme, elle permettra une plus grande efficacité puisqu’elle rapprochera les centres de décision de leurs marchés. Cette décentralisation devra cependant être menée avec prudence et équité : elle ne doit pas déresponsabiliser les gouvernements ou favoriser l’application d’un pouvoir arbitraire, mais plutôt viser à remettre entre les mains des citoyens les leviers décisionnels.

7) L’argument de l’égalité entre les communautés nationales

Le gouvernement canadien n’a pas tout mis en œuvre pour assurer un développement économique équitable entre les principales communautés nationales. Suite à une série de politiques mises en œuvre depuis plus de trente ans par le gouvernement fédéral (politique nationale de l’énergie, Pacte de l’automobile, centralisation des contrats de recherche et développement, absence de protection des brevets pharmaceutiques, et évidemment taux d’intérêt élevés), la région de Toronto est devenue le centre nerveux de l’économie canadienne. Un État central multinational doit pourtant tenir compte du principe de l’égalité entre les peuples qui le constituent. Il est temps de prendre le contrôle des leviers politiques et économiques que le gouvernement fédéral détient et qu’il n’a pas utilisés à bon escient.

8) L’argument constitutionnel

À la suite du rapatriement illégitime de la constitution en 1982 [2], le Québec s’est trouvé exclu de la famille canadienne. Par ce coup de force constitutionnel, le Canada a limité les pouvoirs du Québec en matière de législation linguistique (la clause Canada) et imposé une charte des droits essentiellement individualiste qui confie à des juges nommés par l’État fédéral des pouvoirs considérables. Il a posé ce geste sans référendum, et en allant à l’encontre de la volonté explicite du Québec et de son Assemblée nationale [3]. Le Canada a ainsi violé le pacte sur lequel la fédération était fondée. Depuis ce temps, toutes les négociations destinées à réintégrer le Québec dans le giron constitutionnel ont échoué, démontrant le caractère irréconciliable des aspirations québécoise et canadienne. Le Canada voit maintenant le Québec comme une minorité culturelle parmi d’autres, alors que le Québec est et se considère comme un des peuples fondateurs du pays. Face à ce désaccord fondamental, le Québec n’a qu’une solution : il doit devenir souverain pour se doter d’une constitution à son image.

APPEL À L’ENGAGEMENT

Les considérations qui précèdent amènent inexorablement à une conclusion : l’avenir du Québec passe par la souveraineté. Nous comptons que l’exposition détaillée de ces arguments suscitera des débats et des prises de conscience dans les milieux intellectuels et ailleurs. Au cours des semaines et des mois qui viennent, nous allons passer à l’offensive et répliquer de façon systématique à tous les détracteurs de la souveraineté. De plus, notre action ne sera pas seulement ponctuelle puisque nous entendons nous impliquer après le référendum, notamment pour donner notre avis sur la future constitution du Québec. La liberté d’opinion et la liberté d’expression ne signifient rien si l’on n’en use pas. Nous lançons un appel solennel aux intellectuels de toutes les tendances, de toutes les institutions et de tous les milieux pour qu’ils se joignent à nous. Il y va de l’avenir du Québec.

Notes
1. ↑ L’intellectuel québécois en question est Pierre Vadeboncoeur, auteur de l’essai La Ligne du risque.
2. ↑ Voir la Loi constitutionnelle de 1982.
3. ↑ Le 1er décembre 1981, l’Assemblée nationale du Québec adopte une résolution marquant son opposition à l’accord constitutionnel survenu le 5 novembre 1981. [archive]

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